English  I  Homepage > Textes > Textes de catalogue > ANTHONY GARDNER, 2010

ANTHONY GARDNER, 2010

ANTHONY GARDNER, 2010

Texte de catalogue - Partie de chasse
exposition à la Galerie municipale de Vitry-sur-Seine
du 15 janvier au 28 février 2010

PARTIE DE CHASSE

L’environnement urbain est comme une boîte de Petri, un creuset permettant de retracer les profondes transformations survenues depuis le début du XXe siècle et l’apogée du modernisme occidental. Partez pour n’importe quelle grande ville, de Bruxelles à Bucarest et plus loin encore, et vous y trouverez immeubles d’habitation, bâtiments publics, universités et toutes sortes d’infrastructures sociales désormais pris dans de gigantesques bannières publicitaires ou convertis en panneaux d’affichage surdimensionnés vantant des montres, parfums ou autres produits de luxe. Les zones industrielles qui face au néolibéralisme des années 1990 étaient en proie à l’obsolescence – villes portuaires telles que Gdansk ou Hambourg et autres pôles industriels tels que Kaunas – connaissent aujourd’hui une seconde naissance, ressuscitées au milieu d'économies de services mondialisées et d’industries soi-disant créatives dans le but d’en faire des sites touristiques ou des parcs d’attractions historiques. Des lieux qui deviennent ensuite moteur de consommation, conçus non plus pour être appréciés dans l’instant, mais de sorte qu’on les photographie pour se les remémorer plus tard au travers d’anecdotes.

L’art, ou du moins la culture visuelle, joue dans ce mécanisme un rôle essentiel, comme le suggère le travail d’Heidi Wood. Les images abstraites qui ont constitué ces dernières années la base de sa pratique artistique, et notamment la série sur laquelle elle travaille actuellement, puisent dans cette façon qu’ont les entreprises publiques et privées de laisser entrevoir un peu de leur environnement local à travers logos, accroches visuelles et autres photos-souvenirs. Les symboles ou « pictogrammes » d'Heidi Wood imitent les monuments de l’industrie moderne (grues, usines, miradors), les réduisant à des formes schématiques tout comme les cartes postales (ou les biennales artistiques, d’ailleurs) réduisent un lieu à des emplacements-clés ou à des points de vue appelés à être appréciés par un public non local. Les résidences d’artistes – à l’image de celle dont Wood a bénéficié à Brème en septembre et octobre 2009 et qui a d’ailleurs permis de poser les bases du travail présenté dans cette exposition – peuvent se voir attribuer une valeur d’usage équivalente, dans la mesure où elles insufflent dans une pratique artistique « étrangère » un sens « local », que l’artiste peut par la suite disséminer dans le monde entier au gré de ses expositions. De ce fait le « local » devient aussi un souvenir mobilisé, si l’on peut dire, à l‘instar de ces assiettes bleues qui font fureur en Allemagne, et que Wood reproduit ici dans une commémoration des périples d’un voyageur en terrain inconnu.

L’abstraction caractéristique des mouvements d’avant-garde et de néo-avant-garde européens – de Wassily Kandinsky ou Albert Renger-Patzsch à Bernd et Hilla Becher et la vision qu’ils nous offraient d’une industrie au bord du déclin dans les années 1960 – constitue aujourd’hui la lingua franca de la société de consommation contemporaine. C’est cette abstraction qui permet de baliser « le local » et « le social », qui fait de nous la cible des publicités affichées sur les façades ou que l’on poste avec ce petit mot jubilatoire écrit à un ami pour déplorer son absence, à mesure que sont définis les paramètres de la subjectivité contemporaine. Les pictogrammes, assiettes bleues et panneaux signalétiques que réalise Heidi Wood sont clairement empreints d’une dette comparable envers les industries créatives « corporatisées ». Pourtant, plutôt qu'une simple répétition ou capitulation, il convient de considérer sa pratique davantage comme une sur-identification à ces constructions ; une esthétique de l’imitation qui sous-tend une tendance significative de l’art contemporain dans sa quête de nouveaux moyens de négociation avec le néolibéralisme. Le travail d’Heidi Wood, tout comme celui des Yes Men ou de ®TMark ou même du collectif IRWIN avant eux, exagère de façon délibérée les processus et aspects des régimes esthétiques néolibéraux, ce qui a pour effet d’ouvrir une brèche dans la mince frontière qui sépare la critique à l’encontre d’un régime et la complicité que l'on peut entretenir avec, ou qui distingue une subjectivité imposée d’une subjectivité souveraine. C’est dans cette sorte d'« entre-deux » ouvert que se situe l’exploration des conditions contemporaines et de la mnémotechnique du présent à laquelle s’adonne Heidi Wood, et qui ne peut être imputée à aucun positionnement politique ou culturel particulier, si ce n’est celui relevant de cette denrée bien trop rare en ce jour : une curiosité intentionnelle pour le véritable positionnement de la culture, pour les messages qu’elle peut fournir et le public qu’elle peut cibler, au sein des sphères urbaines néolibérales.

Traduit de l'anglais par D. Suboticki