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PHILIPPE COUBETERGUES, 2006

PHILIPPE COUBETERGUES, 2006

Texte de catalogue
Heidi Wood dans le Xème
Exposition dans les lieux de passage du Xème arrondissement A Paris du 19 avril au 10 mai 2006

Il y a au moins deux mouvements pour s’étonner du travail d’un artiste. Le premier consiste à regarder ce qu’il a fait et à se demander ce que c’est, le plus profondément possible, le plus complètement possible et en allant bien au-delà des seules apparences (qui comme chacun sait sont souvent trompeuses en matière d’art). Le second consiste à refaire le chemin inverse et à se demander comment c’est fait, dans quelle logique, selon quelles intuitions, quel projet et en allant bien au-delà des simples idées reçues (qui sont faciles à reconnaître car ce sont souvent les premières qui nous viennent à l’esprit). Dans cet aller-retour, il se pourrait que l’on croise une œuvre d’art. C’est un exercice qui demande un peu de concentration et beaucoup de curiosité.

Prenons l’exemple de ce que nous propose ici Heidi Wood. De quoi s’agit-il ? C’est une image dans un caisson lumineux placé dans l’espace public. Que représente cette image ? C’est une photographie du quartier. Dans cette image se trouve une seconde image. On la reconnaît sans la reconnaître, on l’a déjà vue quelque part sans pouvoir dire où. Récapitulons : c’est un caisson lumineux accroché dans l’espace réel, dans ce caisson se trouve une image photographique et dans cette image se trouve un motif abstrait. On peut faire légitimement bien des observations quant aux effets d’un tel emboîtement d’images (au sens propre comme au sens figuré). Mais reprenons plutôt les choses dans la logique de leur production, celle de leur causalité. Heidi Wood conçoit un motif abstrait (une sorte de tableau) en référence à son environnement iconique quotidien envahi de cette signalétique familière. C’est une image générique faite pour ressembler à bien d’autres sans correspondre précisément à aucune. Une sorte de logo sans marque - moins une image de marque que la marque d’une image. A l’instar des démarches actuelles de communication, l’artiste recherche un espace d’affichage pour son tableau. Elle imagine son inscription dans l’espace public immédiat – disons en bas de chez elle. Et à défaut d’obtenir les autorisations pour le faire réellement, elle tire une image de cette simulation. Enfin pour communiquer sur son projet, elle emboîte l’image dans un petit caisson lumineux qu’elle accroche dans un lieu public.

Il existe au total dix caissons lumineux placés à dix endroits différents du Xème arrondissement : dix occurrences pour un même protocole conçu en réponse à une invitation de la mairie. La spécificité du travail d’Heidi Wood consiste précisément à simuler les logiques de promotion du secteur commercial en infiltrant les réseaux classiques de communication urbaine et en établissant avec ses commanditaires une relation professionnelle sur le modèle d’un prestataire de service. En d’autres termes, Heidi Wood est moins un peintre qu’un concepteur de motifs à partir et à destination d’un site donné. Car elle est consciente qu’aujourd’hui plus que jamais, les images n’existent qu’en rapport à leur environnement. Leur qualité - et par conséquent leur statut - n’est décelable qu’à travers les liens qu’elles tissent avec le contexte de leur inscription. Ce faisant, en prenant virtuellement possession des espaces habituellement dévolus à l’affichage public, en soumettant ses motifs au contexte susceptible de les générer, elle ne dénonce ni ne détourne un système, elle l’exploite ; elle le met au service de ses propres fins artistiques, elle s’adapte aux modes d’extériorisation les plus immédiates, aux conditions d’expression propres à son temps.

Peindre sur le motif consistait autrefois à s’installer avec son chevalet au cœur même du paysage pour en faire le tableau. L’œuvre se concevait dans cette confrontation directe du motif au référent. Dans le contexte paysagé entièrement réinventé du monde moderne que l’image est venue conquérir en se substituant très fréquemment au réel, il se pourrait qu’Heidi Wood incarne la figure réactualisée et étonnante du « peintre sur le motif ». Ses tableaux inscrits au sein de notre quotidien le plus trivial jouent le rôle de véritables révélateurs de notre rapport conditionné au monde et aux images.